samedi 19 janvier 2019

Rachid El-Daïf. Qu’elle aille au diable, Meryl Streep !

Traduit de l’arabe par Edgard Weber, Actes Sud 2010.


Ce roman a été publié en arabe à Beyrouth en 2001, puis en français en 2004 par Actes Sud, un éditeur qui a peu en commun avec les productions Dorcel. Il ne s’agit en aucun cas d’un roman licencieux ou pornographique. Comptant parmi les auteurs les plus importants du monde arabe, El Naïf est traduit en 16 langues. Un de ses romans figura au programme de l’agrégation d’arabe en 2005.

Discret, le tropisme étasunien est omniprésent. L’incipit du texte nous tend la toile de fond politique de l’intrigue : « Non ce n’est pas à l’écran de ma propre télévision que je vis le président américain George Bush annoncer la naissance du nouvel ordre mondial. » Comme bien d’autres pays, le Liban est sous la domination du modèle culturel et des fantasmes des États-Unis (« la mondialisation signifie-t-elle que nous sommes devenus une fraction de l’Amérique ? »). Quant à l’invective contre Meryl Streep, c’est celle d’un narrateur bouleversé par le charme de l’actrice et ne comprenant le désastre de son mariage qu’après avoir vu Kramer contre Kramer.

Le mariage du narrateur a été arrangé par sa tante. Son épouse est une inconnue pour lui. Pour la conquérir, il va alterner gestes tendres et brutaux, pensant que tout lui est dû, puisqu’il est l’homme, tandis que son épouse excellera dans les stratégies de ruse et d’évitement. L’auteur décrit, ce faisant, un contexte passablement glauque, sans aucun morceau de bravoure vraiment érotique ou amoureux, et où les axes syntagmatique et paradigmatique se coupent dans ce qui tourmente et détermine tout être normalement sexué au Liban, homme ou femme : la virginité de l’épouse et ses corollaires de défloration et de virginité reconstituée. Pour le narrateur, qui est moins dans la modernité que sa femme, « la chose la plus importante qui puisse arriver à une femme dans sa vie est la perte de sa virginité ». La défloration – brutale et rapide ou lente et délicate – est un droit.

dimanche 13 janvier 2019

Stefan Zweig. Seuls les vivants créent le monde.



Des textes peu connus, de moi en tout cas, de Stefan Zweig. Des articles publiés entre août 1914 et août 1918. Un livre étonnant qui nous montre que le positionnement de l’auteur de La Confusion des sentiments a beaucoup évolué au fil des années de guerre. Dans un premier temps, ce grand humaniste, ce grand Européen, plie devant les exigences du nationalisme et du bellicisme. C’est très progressivement qu’il se ralliera aux idées pacifistes de Romain Rolland, l’un de ses meilleurs amis qui passera la guerre en Suisse – où il se trouvait au moment de la déclaration des hostilités – œuvrant pour la Croix rouge, « au-dessus de la mêlée », selon son expression.

Stefan Zweig a eu 20 ans en 1900. Il a assisté à la Première Guerre mondiale en témoin. Ses livres seront brûlés en 1933. Il s’exilera au Brésil, ne pourra surmonter son désespoir face à la barbarie nazie et il se suicidera après avoir écrit une des plus belles et émouvantes phrases de l’histoire de la littérature : « Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède. » Lui, le Juif agnostique, pour qui le concept d'intégration ne signifiait rien, vu son appartenance à la grande bourgeoisie autrichienne pétrie de culture germanique, française, anglaise, sera effaré et déboussolé par ce qu’il lui arrive à lui et à sa communauté.

Mais il ne voit pas dans l’Allemagne de 1914 un pays agressif. La langue et la culture française, qu’il a servies par amour et par goût, deviennent hostiles à l’ancien lycéen nourri des publications du Mercure de France.

En août 1914, il prône la loyauté de l’Autriche vis-à-vis de l’Allemagne. Il comprend que les plus pacifistes rêvent d’en découdre. Il se sent transformé par ce « monde enfiévré », lui l’internationaliste qui ne jure plus que par le concept de nation.

Comme toutes les personnes de bon sens, il verse une larme sur la pauvre Belgique (la « vaillante petite Belgique », comme on disait en Angleterre) qui n’avait rien demandé et qui subit les horribles exactions de l’armée d’occupation. Mais c’est pour mieux dénoncer – à juste titre, certes – le calvaire de la Pologne, sur laquelle « l’envahisseur russe a pu décharger ses pulsions les plus cruelles ».

En juillet 1917, la lucidité revient : il salue la parution du livre d’Henri Barbusse, Le Feu, qui annonce « peut-être la fraternisation européenne de demain » et qui, « étonnamment », est une œuvre « passionnément pacifiste ». Il salue le point de vue « collectif » qu’a choisi Barbusse pour nous montrer les combattants, autrement dit non pas en observateur au-dessus de la mêlée, ou en Fabrice à Waterloo, mêlé à l’agitation des soldats français et ne comprenant pas grand chose à ce qu’il lui arrive sans d'ailleurs avoir l’occasion de se battre.

En juillet 1918, horrifié par cette guerre, Zweig fait désormais l’éloge du défaitisme. Il se souvient de cette devise de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle « le sang d’un seul homme est d’un plus grand prix que la liberté du genre humain ». Après tout, si l’Histoire est écrite par les vainqueurs, « seuls les [sur]vivants créent le monde », certainement pas les millions de morts sacrifiés. Cette guerre a « gommé la clarté de l’esprit et du jugement ». Á l’ivresse de la croyance en la victoire, il préfère une défaite dans la sobriété des sentiments et de la raison.

Paris, Robert Laffont 2018.

Photo : Zweig et Romain Rolland.


Note de lecture (184)

jeudi 3 janvier 2019

Inapproprié




J’assistai récemment à une soutenance d’Habilitation à Diriger des Recherches en linguistique française. Avec le jury et la candidate, nous étions en présence de la crème de la crème des manieurs de la langue française. Dix fois j’entendis le verbe “ implémenter ” et le substantif “ implémentation ”. “ To simplement ” c’est tout simplement exécuter (une tâche), mettre en œuvre ou en pratique. L’utilisation du barbarisme implémenter écorche les oreilles, n’enrichit en aucun cas la langue française, surtout quand on se souvient que le terme a été imposé il y a une quarantaine d’années par les informaticiens français, dont on sait qu’ils sont particulièrement soucieux de notre patrimoine langagier.

Mais je voudrais évoquer ici l’adjectif “ inapproprié ”. Dans le français du XXIe siècle, tout est inapproprié : un barbon viole une enfant de 14 ans, sa conduite est inappropriée ; tel menu d’une cantine scolaire est inapproprié ; une marge bénéficiaire de plus de 10% est inappropriée ; la détention préventive est un mode de justice inapproprié ; une utilisation massive de médicaments peut être inappropriée. Nous avons ici affaire au calque de l’anglais “ inappropriate ”. Mais l’anglais lui-même se méfie de ce mot. Dans les exemples ci-dessus, un anglophone pourra fort bien utiliser les adjectifs “ improper ”, “ unsuitable ”, “ inadequate ”.

Débarqué en provenance de l’anglais vers 1975, je dirais que l’usage abusif d’“ inapproprié ” nous vient de l’ancien président des Etats-Unis William Clinton. Lorsqu’après avoir nié toute relation sexuelle au sens étroit du terme avec une stagiaire de la Maison Blanche – autrement dit, comme disait Bukowsky, sans avoir pu tremper son biscuit – il lui avait bien fallu avouer que Miss Lewinsky lui avait prodigué quelques gâteries à base de cigares mouillés. Il avait alors reconnu le caractère « inappropriate » de cette pratique. Les médias, les faiseurs d’opinion, s’engouffrèrent dans cette litote béante et nous la servirent à qui mieux-mieux, dans le domaine sexuel, puis dans tous les champs sémantiques. Au-delà de nos frontières, l’espagnol “ inapropriado ” tendit à remplacer, entre autres, “ inadecuado ”. Même chose en italien ou en portugais. 

Vont donc disparaître de notre usage “ inadéquat ”, “ non pertinent ”, “ déplacé ”, “ impropre ”, “ boiteux ”, “ malséant ”, “ inadapté ”, “ indigne ”, “ incorrect ”, “ malhonnête ”, “ incongru ”, “ indécent ”.

C’est vous qui voyez.      
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 
Inapproprié
Dans leur livre L'Elysée off, les journalistes Stéphanie Marteau et Aziz Zemouri affirment que le ministre Michel Sapin, voyant une journaliste penchée pour ramasser un stylo, "ne put retenir sa main en murmurant : 'Ah, mais qu'est-ce que vous me montrez là ?' et (...) fit claquer l'élastique de la culotte de la reporter en pantalon taille basse".

Sapin nia les faits et affirma avoir  “ touché le bas du dos de la journaliste ”, ce qui était “ inapproprié ”.

Les “ maladresses ”, le harcèlement sexuel, sont politiques. Comme le commentent fort à propos les deux auteurs mentionnés ci-dessus : “ Quand les pratiques de harcèlement – ou discriminatoires – sont à ce point passées sous silence, elles ont tendance à se banaliser. A l'Elysée comme ailleurs, elles visent le plus souvent les personnels précaires. Les petites mains du Château sont ainsi les premières victimes des économies réalisées sur le train de vie de l'Elysée. "L'entourage du président de la République est très dur", dénonce un cuisinier. "Je connais l'Elysée depuis dix ans. Jamais il n'y a régné une telle violence sociale. Ils ne regardent que les chiffres et serrent la vis, mais que sur les petits. On n'en revient pas de tant de dureté, de la part d'un gouvernement de gauche." ”

On peut tirer, chef ?


Dans le Charlie Hebdo des années 70, Delfeil de Ton tenait une rubrique intitulée "On peut cogner, chef ? " dans laquelle il dénonçait chaque semaine (il y avait du boulot) les violences de la police matraqueuse de Pompidou et de son très étrange et brutal ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin, résistant après avoir été propagandiste actif du régime de Vichy.

Il semble qu'avec le banquier et son comparse le joueur de cartes on ait franchi un pas. Les cognes ne cognent plus : ils tirent. Ils touchent les têtes, crevant des yeux et détruisant des visages.

De deux choses l'une : où il s'agit de bavures, ou il s'agit d'une politique visant à terroriser et consistant en des consignes, voire des ordres. Le banquier et le joueur de cartes peuvent être inquiets car la vérité sera connue, avant bien longtemps. Les responsabilités de chacun seront précisées. La Justice, qui n'est pas forcément aux ordres, punira.

On peut tirer, chef ?
On peut tirer, chef ?

Un apparentement vraiment terrible


Un apparentement vraiment terrible
Cela dit, le CRS, le gendarme mobile, ne font pas que défendre les intérêts des banquiers. Ils savent avoir une pensée tendre et délicate pour leur compagne...
Un apparentement vraiment terrible

mardi 18 décembre 2018

Le banquier casse les lycées.



Le banquier supprime des filières dans les lycées. À tour de bras. 

La "réforme" fait disparaître les filières des séries du bac général. Les élèves devront construire eux-mêmes leur parcours. Si tu ne sais pas ce que tu veux faire dans la vie à 15 ans, tu meurs.

L'objectif est de mettre les lycées en concurrence, de faire des économies, de faire baisser le nombre d'heures de cours, d'augmenter les effectifs par classe, de diminuer le choix des spécialités et des options.

Nombreux seront les enfants qui suivront des cours dans deux lycées différents. Pour les gosses de Lozère, ce sera très pratique. A la limite, l'algèbre se fera ici, et la géométrie là-bas.



vendredi 14 décembre 2018

Nommer De Gaulle


Je suis étonné de voir comment, dans les médias ou les réseaux sociaux, on nomme le fondateur de la Vème République : “ Charles De Gaulle ”, ou encore “ Charles de Gaulle ” (ce qui est absurde car la famille n'était pas noble). Nous qui l'avons aimé ou subi l'appelions De Gaulle ou le général De Gaulle ou le président de la République. Par moquerie, le grand Charles, Charlot. J'imagine, mais ne saurais jurer de rien, que cette dénomination d'aujourd'hui l'historicise.

Je suis également surpris de le voir bénéficier d'un réel crédit auprès de gens de gauche, au nom de l'indépendance nationale. Fortement influencé par les grands penseurs de droite et d'extrême droite du XIXème siècle, De Gaulle fut un vrai homme de droite. Il eut beau fanfaronner, en une seule occasion, en déclarant que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille, il nomma premier ministre un banquier ayant quitté la Fonction publique (tiens, tiens) qui succéda à un autre premier ministre férocement de droite. Son dernier premier ministre, Maurice Couve de Murville, avait été haut fonctionnaire de Vichy chargé d'avaliser tous les mouvements financiers franco-allemands tout en devant « réduire l'influence juive dans l'économie française ». Il considéra toujours les gaullistes autoproclamés de gauche comme de la roupie de sansonnet. Il envisagea le comte de Paris comme nouveau roi de France. En 1968, il tomba à droite. L'énorme défilé de mai ( j'y étais) était à 98% de gauche.