samedi 23 septembre 2017

Au jour d’aujourd’hui



 J’assistais récemment à un exposé d’une proviseuse de lycée sur la bonne marche de son établissement. Femme d’expérience, cette responsable s’exprimait avec aisance. Elle défendait l’école publique avec conviction (à Lyon, de par la faute de Collomb, le privé a le vent en poupe). Elle s'inscrivait en gros dans la mouvance Vallaud-Belkacemienne (des mauvaises langues murmuraient qu'elle préparait la fusion de son établissement avec un plus gros, mutualisation des moyens obligeant). Son discours était précis, clair, mais parsemé de tics de langage qui laissait bien entendre que, malgré sa maestria, elle ne contrôlait pas tout et que, comme disait Lacan, elle était dans la langue. Nous eûmes droit, ad nauseam, à l’anglicisme totalement inutile et appauvrissant « dédié », à « problématique » à la place de « problème » et, à de nombreuses reprises, l’expression « au jour d’aujourd’hui ».


Attestée dès le début du XVIIIe siècle, cette locution est doublement redondante. C’est une tautologie puisque dans « au jour d’hui », « hui » signifie « le jour présent».

mardi 19 septembre 2017

Quand ta vessie explose à Toulouse




Une mésaventure, qui aurait pu très mal tourner.

Un de mes proches se tord de douleur. Cela fait 12 heures qu’il n’a pas uriné. Il ne s’affole pas : on lui a déjà fait passer un calcul.

En vrai homme de gauche, il se rend à l’hôpital Joseph Ducuing. Joseph Ducuing, autrefois « Varsovie », fut créé par l'état-major de l’Agrupacion de guerilleros españoles FFI de Toulouse en septembre 1944. Il s’agissait de soigner les blessés guérilleros qui s'étaient battus en France contre les nazis aux côtés de la Résistance. Je ne sais ce qu'il reste de ce glorieux passé.

Á l’accueil, on signifie à l’homme en souffrance qu’il n’y a pas de service d’urologie à Ducuing. Qu'à cela ne tienne : il suffirait, à titre préventif, de diriger le malade aux services des urgences pour qu’on lui pose une sonde urinaire. Hé bien non ! Il est dit au malheureux qui se tord de plus en plus de chercher un autre hôpital à Toulouse.

Il prend sa voiture, avec tous les risques que cela comporte (il y en a quand on trimballe un litre et demi d'urine dans la vessie), et trouve un hôpital qui veut bien l'accueillir. Une sonde est posée. L’hôpital qui l’a soulagé lui signifie qu’on lui fera une échographie « dans 15 jours ». Pourquoi ce délai ? Mystère. Ce proche est un travailleur de force qui va connaître deux semaines d'un confort très relatif sur les chantiers où il intervient.

Á Toulouse, quatrième ville de France, c’est ainsi que l’on soigne. Enfin, que l’on ne soigne pas.
Quand ta vessie explose à Toulouse

vendredi 15 septembre 2017

Un mot sur l’amiante




Un tribunal vient de décider que les industriels, scientifiques et hauts fonctionnaires mis en examen entre à la fin de 2011 et au début de 2012 pour homicides et blessures involontaires dans le cadre de l’enquête des juges d’instruction du pôle de santé publique étaient innocents. Innocents – et c’est la motivation du jugement – au sens premier du terme : tels des enfants, ils ne faisaient pas de mal.

Ils ne pouvaient pas faire de mal parce qu’ils ne savaient pas.

Mensonge que tout cela. En trois générations, l’amiante aura tué 100 000 personnes en France. Des vivants vont encore en mourir. L’amiante aura été infiniment plus meurtrier que l’islam terroriste.

Lorsque j’étais enfants dans les années 50, je ne savais pas ce qu’était l’amiante et je ne connaissais même pas le terme. De fait, j’ai su le mot anglais avant le mot français : « asbestos », d’un mot grec qui signifie inextinguible. Et si je l’ai su en anglais d’abord, vers 1962, c’est parce que l’amiante était interdit outre-Manche. Chez moi, il n’y avait pas d’amiante, sauf, comme dans des millions de foyers, dans la planche à repasser. Apparemment cet amiante ne m’a pas tué.

La motivation du tribunal est d’autant plus inouïe qu’elle permet ceci : puisque l’interdiction de l’amiante était illégale, on peut en remettre partout !


Un mot sur l’amiante

mardi 12 septembre 2017

Olivier Guez. La dispartion de Joseph Mengele



Imaginez un pauvre type, qui avait été la terreur du camp d’Auschwitz où il avait droit de vie, de mort, de torture, d’expérimentations médicales, où il collectionnait des yeux de nourrissons qu’il épinglait au mur de son bureau en écoutant du Bach et en laissant les bébés agoniser, imaginez donc ce pauvre type, vers la soixantaine, traqué par divers services secrets et polices, hé bien figurez-vous qu’il doit être opéré en urgence d’une terrible occlusion intestinale. Pourquoi ? Parce que, depuis des années, il tire constamment sa moustache avec sa lèvre inférieure et qu’il s’est constitué une grosse boule de poils dans son ventre, sans que les Juifs parasitaires en soient le moins du monde responsables. Il ne pense plus au règne de 2 000 ans promis à la race supérieure. Il n’est qu’un pauvre hère, dans une extrême solitude, qui souffre le martyre. Et encore ne sait-il pas à ce moment-là que son corps, son squelette plus précisément, finira dans une faculté au Brésil, pour le grand bonheur d’étudiants en médecine. L’expérimentateur expérimenté, autrement dit.

Note de lecture (170)

C’est ce parcours final, avec quelques hauts et beaucoup de bas, que raconte Olivier Guez dans son dernier roman. Une « disparition » qui n’en fut jamais une car Mengele put parcourir le monde sous des noms d’emprunt et son vrai nom (il semble qu’il se soit trouvé à Dallas le jour de l’assassinat de Kennedy), protégé qu’il fut par les autorités des États-Unis, de l’Argentine, du Paraguay et du Brésil. Sous le regard inattentif des gouvernements allemand, et même israélien car, après l’exécution d’Eichmann, l’État juif avait d’autres chats à fouetter (les Palestiniens au premier chef).

Ce qui fit la force des SS en général et de Mengele en particulier, c’est que ces hommes (peu de femmes parmi ces barbares), généralement cultivés, diplômés, furent capables, par la raison, de ne « jamais s’abandonner à un sentiment humain ». Guez décrit avec talent le recul phénoménal d’un Mengele capable d’éliminer 400 000 juifs pendant sa lune de miel et de faire des confitures de myrtille tandis que ses sbires brûlaient des hommes, des femmes et des enfants encore vivants dans des fosses.

Comme tous les autres expatriés nazis, Mengele profita de l’arrivée au pouvoir de Juan Perón en février 1946. Si l’on veut savoir ce qu’est le populisme, c’est vers cet homme et son régime qu’il faut se tourner. Avec l’appui de la CGT (hé oui !) et de Dieu (bien sûr !), Perón et Madame (idole milliardaire des sans-chemise) purgèrent toute l’administration, triplèrent les effectifs des services secrets et proclamèrent «Espadrilles, oui ; livres, non ! ». Avant de promouvoir l’écrivain bibliothécaire Borges inspecteur des lapins et volailles sur les marchés publics. Perón offrit au peuple la synthèse entre « le monastère et le supermarché ». Mengele ne pouvait qu’apprécier une telle orientation chrétienne, nationale et socialiste.

L’Argentine accueillit des dizaines de milliers de nazis de haut niveau : des officiers, des médecins, des ingénieurs invités à fournir au pays des barrages ou des centrales nucléaires. Avec le secret espoir que, les soviétiques et les Étasuniens s’étant mutuellement détruits, le pays deviendrait la première puissance mondiale. Le brillant médecin Mengele (sa thèse de médecine de 1938 avait été reconnue par la communauté scientifique internationale) pourrait alors revenir dans une Allemagne avachie dans le matérialisme et la démocratie et réutiliser la schlague d’antan. S’inspirant d’Hitler, les exilés souhaitent prendre le pouvoir par les urnes, déloger légalement le « rabbi Adenauer ». Ils échoueront définitivement lors des élections de 1953.

Pour l’heure, Mengele – qui ne désespère pas d’obtenir un poste de professeur des Universités – visite au Paraguay la colonie Nueva Germania, fondée par l’antisémite hystérique Elizabeth Nietzsche (sœur du philosophe) et son mari. Merveilleux pays que ce Paraguay qui connut la fondation d’un parti nazi dès 1927 ! Le pays regorge de terres bien grasses possédées par des colonies de fermiers allemands. Mengele pourra leur vendre des moissonneuses-batteuses et des épandeurs à fumier. Tout en aidant, contre rétribution, des jeunes bourgeoises de Buenos Aires à se débarrasser de fœtus encombrants.

Pour les exilés, la vie est douce. Le consulat de RFA a rendu son passeport à Joseph Schwammberger, ancien chef du camp de concentration de Cracovie et qui mourra à 92 ans (en prison, tout de même !). L’Allemagne a versé des milliards de Mark à Israël mais elle n’entrave en rien les activités économiques et politiques des anciens assassins en Amérique latine et au Moyen-Orient. Les « victimes de la dénazification » sont amnistiées. L’heure est à l’amnésie générale dans le cadre de la cohésion nationale.

Les Argentins finissent par incarcérer Mengele. Dans des conditions inhumaines. C’est en fait le médecin avorteur qu’ils ont pincé. Il s’en sort grâce à un pot-de-vin. Mais il apprend qu’un journaliste a porté plainte contre lui à Ulm. Les temps changent un peu. Le procureur de la ville a fait condamner neuf SS qui avaient sévi en Lituanie. Mengele s’installe à Asunción. Il est désormais traqué par Hermann Langbein, communiste autrichien, ancien combattant de la guerre d’Espagne, déporté à Auschwitz où il fut le secrétaire du médecin-chef Eduard Wirths. Le procureur de Fribourg lance un mandat d’arrêt contre lui pour meurtres prémédités. Langbein demande l’extradition de Mengele affolé. La procédure traîne. En novembre 1959, Mengele est naturalisé paraguayen. Il dispose d’une petite milice privée qui l’accompagne dans tous ses déplacements.

En 1964, coup de poignard dans le dos : il est déchu de tous ses diplômes universitaires pour meurtres et violation du serment d’Hippocrate. Il est furieux, d’autant que ses anciens collègues d’Auschwitz, tous les profiteurs de la grande industrie de l’extermination, coulent des jours heureux en Allemagne en se préparant de confortables retraites. Sur les 350 professeurs d’université, médecins et biologistes qui ont œuvré dans les camps, une poignée se sont suicidés tandis que les autres faisaient carrière. Mengele vomit l’Europe, avec l’Allemagne dirigée par « le déserteur Willy Brandt » et l’Autriche par « le juif Bruno Kreisky ».
Note de lecture (170)

Mengele n’a pas vu son fils Rolf depuis des années. Celui-ci s’affirme de gauche, anticapitaliste, anti-fasciste. Après avoir longuement hésité, le fils accepte de rencontrer le père. Il lui demande de s’expliquer ou, plus simplement, d’expliquer. Mengele n’exprime ni regrets ni remords. Le fils abrège la visite.

Après s'être caché dans des planques de plus en plus miteuses, usé, souffrant de partout, Mengele parvient le 7 février 1979 à se rendre à la plage de Bertioga, près de São Paulo. Épuisé, il entre dans l’eau et il meurt. Un ami qui l’accompagnait sort son cadavre de la mer. On l'enterre sous une fausse identité. Ses seuls amis, les Bossert, finissent par craquer et révèlent le lieu de la sépulture de Mengele. En 1992, des tests ADN confirment l’authenticité du cadavre.

Le squelette est stocké dans un placard de l’institut médico-légal de São Paulo qui en devient le légataire en 2016.

Mangle ou, comme l’écrit si justement l’auteur, « l’histoire d’un homme sans scrupules à l’âme verrouillée, que percute une idéologie venimeuse et mortifère dans une société bouleversée par l’irruption de la modernité ; elle n’a eu aucune difficulté à séduire le jeune médecin ambitieux, à abuser de ses penchants médiocres, la vanité, la jalousie, l’argent, jusqu’à l’inciter à commettre des crimes abjects et à les justifier. »

Paris : Grasset, 2017

lundi 4 septembre 2017

Valère Staraselski. Le Parlement des cigognes. Paris : le cherche midi, 2017



On a plaisir à lire Staraselski, son écriture concrète, directe, expressionniste : « Au matin, derrière les hautes et doubles fenêtres de l’hôtel, toutes garnies de lourds rideaux festonnés, le jour n’en finissait pas de se lever. L’aube durait. On aurait dit qu’un reste de nuit gisait au dehors. Cependant, sans que rien ne l’ait laissé prévoir, ce jour gris, ce jour couleur ciment, s’annula brusquement. Une grosse boule, à la fois puissante et resplendissante apparut. Durant l’espace d’un moment, la lumière qu’elle dispensait rendit les toits enneigés de Cracovie d’une incroyable couleur orangée. »


Âgé de soixante ans, Valère Staraselki a produit une œuvre (romans, essais, nouvelles) aussi multiple et variée que sa vie professionnelle. Avec Le Parlement des cigognes, il nous invite – en faisant se rencontrer un nonagénaire juif polonais et de jeunes Français en voyage professionnel à Cracovie – à un devoir de mémoire concernant le sort des juifs de Pologne sous la botte nazie et, en fin d’ouvrage, sous le régime communiste (les khouligans fascistes).


Aux Juifs, les nazis disaient ne rien vouloir prendre : seulement la vie. Et ils déployèrent des trésors d’horreur imaginative pour massacrer des dizaines de milliers de civils parfaitement innocents. Avec la participation, résignée ou enthousiaste de nombreux Polonais catholiques.


Le devoir de mémoire est d’autant plus difficile à accomplir que les assassins ont fait disparaître toutes les traces de leurs crimes : les cimetières juifs avec leurs pierres tombales qui leur servirent à construire des routes, les ultimes témoins de 1945. Les Polonais « de souche » leur prêtèrent main forte par peur des représailles : il fallait tuer les Juifs pour ne pas être tués par eux après la victoire des alliés. Tous ces Polonais se connaissaient : un habitant de Kracovie sur quatre était juif. Un Juif dénoncé rapportait un kilo de sucre.


Staraselski nous emmène dans le décor naturel de La Liste Schindler de Spielberg, au camp de Płaszów, là où l’espérance de vie était de quatre semaines. Les Russes approchant, les Allemands firent exhumer et brûler 9 000 cadavres par une unité de Juifs contraints. Les exécutants furent ensuite massacrés. Pas de témoins ! Cela dit, autant les Polonais d’aujourd’hui organisent des voyages organisés vers Auschwitz, autant Cracovie ne figure pas – à l’exception de l’usine de Schindler – au programme des tour-opérateurs. Il y aurait pourtant beaucoup à faire, ne serait-ce que respirer la mort « jusque dans les mouvements de l’air et les rayons du soleil ». On comprendrait alors pourquoi les Juifs des ghettos partirent ensemble, résignés, à la mort : « Á quoi bon vivre s’il ne reste plus personne ! Qu’il m’arrive ce qu’il arrive aux autres, voilà ce que nous pensions … Tous ! Plutôt la mort que la séparation ! … »


Le nonagénaire parviendra par miracle à s’échapper d’un train qui le menait vers un camp d’extermination, à se dissimuler des soldats allemands qui le traquèrent et des Polonais qui le pistèrent. De cette fuite infernale, il gardera les stigmates de taches de vieillesse qu’il baptisera tristement « fleurs de cimetière ».


Pour le héros du livre, lorsque l’on a tout perdu, il ne reste que la beauté à contempler et à saisir : « les papillons qui voltigent dans les branchages, la brise pure de la forêt et des champs, les crépuscules qui s’allongent au printemps et même le cri des corneilles qui annoncent le soir. » Donc la beauté des cigognes en plein massacre. Dans ce monde de l’abomination, seules les cigognes furent porteuses d’humanité. La Pologne en compte encore 160 000. Quand elles font claquer leur bec, des cigognes en assemblée peuvent faire penser à un débat d’élus en démocratie. Jamais les cigognes, jamais aucun animal ne s’est rendu coupable de massacres à échelle industrielle.

Note de lecture (169)

Œuvre de Monique Lauray, inspirée par “ Nuit et Brouillard" de Jean Ferrat, offerte au Musée national de la Résistance.

jeudi 31 août 2017

Bien-pensance et ineptie grammaticale

Avec de tels violeurs de langue française, incapables d'appliquer leur propre logique imbécile,
le maquillé de Bri-Bri d'amour peut dormir sur ses deux oreilles.

Sans parler du (de la, c'est peut-être féminin ?) # à la place de ... à la place de quoi, au fait ?
Soyons amerloques jusqu'au bout du goût...


Bien-pensance et ineptie grammaticale

vendredi 14 juillet 2017

Quand les camps de concentration étaient tus




Á l’occasion de la disparition de Simone Veil, il a été de nouveau question – entre autres dans des enregistrements de l’ancienne ministre de la Santé – de la manière dont les déportés survivants des camps de concentration ont été accueillis en France, et des longues années qui se sont écoulées avant que les historiens, les médias, donc l’opinion publique, n’évoquent en détail la machine concentrationnaire.

Je sais que cet aspect étrange de l’historiographie des conséquences de la Seconde Guerre mondiale a fait l’objet, depuis une trentaine d’années, de nombreuses études historiques, sociologiques, psychologiques. Je n’ai rien à y ajouter, n’ayant aucune compétence particulière en la matière. J’évoquerai simplement ici un souvenir personnel qui apportera sa pierre au mur de méconnaissance et d’incompréhension qui a longtemps entouré la déportation et le massacre à échelle industrielle de plusieurs populations européennes, les juifs au premier chef.