lundi 16 juillet 2018

Ceux qui nous gouvernent au nom de la finance et de l’entreprise




Certes, le pouvoir, c’est le pouvoir d’une classe sur les autres classes. Mais le pouvoir n’est pas désincarné. Sous les lambris et les ors, sous les feux de la rampe, il y a des hommes et des femmes. Ceux qui façonnent nos destinées ont beaucoup de points en commun. Avec l’aide de Wikipédia, j’ai mené une brève enquête.

Avant d’être Premier ministre, Edouard Philippe, maire Les Républicains du Havre, faisait du lobbying en faveur des centrales à charbon. En 2014, il avait voté contre le projet de loi pour la transition énergétique. On cherche encore le Hulot capable de trouver à cette excellence un embryon de conscience écologique.

Sur l’éventail politique, Bruno Le Maire est l’un des hommes les plus à droite de notre classe dirigeante. Issu d’une famille très catholique, il s’est prononcé contre le mariage pour tous avant de s’abstenir à l’Assemblée. D’accord, il descend des empereurs d’Autriche et des rois de Pologne et de France. Est-ce pour cela qu’il fut l’inventeur du Contrat première embauche alors qu’il dirigeait le cabinet de Dominique de Villepin ? Candidat à la primaire de la droite, il battit tous les records dans la surenchère contre la Fonction publique, proposant la suppression de 500 000 fonctionnaires.

dimanche 15 juillet 2018

Les jurys du bac, ça devient le foutoir


Récemment, on me signalait qu'une jeune candidate ayant décroché une première place au concours général avait écopé d'un 12/20 dans la matière alors que, dans le même jury, des candidats très moyens avaient été gratifiés d'un 20/20.

Á la fin des années 80, je présidai mon premier jury de bac. Rappelons – car ne n'est plus le cas aujourd'hui de par la grâce du banquier – que le bac était considéré comme le premier diplôme de l'enseignement supérieur. Les jurys devaient donc être présidés par un universitaire. Je n'étais pas arrivé dans le lycée depuis cinq minutes que je recevais un coup de téléphone du cabinet du recteur.

— Monsieur le Président, je me permets de porter à votre connaissance que la moyenne des reçus de ce baccalauréat est de 81% dans la région.
— “ What the fuck ”, pensai-je intérieurement. Je lui répondis, juste avant de raccrocher, “ Cher Monsieur, les jurys sont souverains ”. Mais la pression était déjà telle il y a trente ans que nous reçûmes environ 80% de candidats.

samedi 14 juillet 2018

Balance ton porc à l’Université Lyon 2




J’aborde ici un fait divers très troublant concernant des faits de harcèlement d’un professeur des universités à l’encontre de sa doctorante. Je n’ai aucune connaissance directe de ce qui s’est passé mais je sais ce qui a été reproché par l’institution à ce professeur et quelles sanctions ont été prises à son égard. Au sein du corps professoral de l’université Lyon 2, ces sanctions ne font pas l’unanimité et je souhaite, en reprenant un article de Libération  du 9 juillet,  donner le point de vue des enseignants qui contestent les faits reprochés.

Le professeur directeur de thèse a été convoqué devant le conseil de discipline de l’université suite à une conversation téléphonique enregistrée par la doctorante avant une réunion de suivi de thèse où il disait ceci : « Et faites comme d’habitude, il faut que vous soyez bien élégante. » Silence gêné. « Non mais c’est important, parce que ça fait partie des règles du jeu. » Libération explique que « L’extrait de cet appel, passé à l’initiative de l’enseignant, est l’une des pièces du dossier qui a abouti à la sanction prononcée par l’établissement le 9 avril 2018 à l’encontre du directeur de thèse, interdit d’exercer et privé de salaire pendant un an ».

En des termes que je trouve quelque peu étranges, la section disciplinaire de l’université a condamné un « comportement susceptible de constituer un harcèlement sexuel à l’encontre de [la] doctorante au moyen de propos et de gestes déplacés durant le mois de mars 2017 ». Est-ce qu’un comportement « susceptible de constituer un harcèlement sexuel » est, dans les faits, du harcèlement sexuel ?

Libération ajoute ceci : « Lors d’un autre appel, l’enseignant lui aurait dit avoir « bien aimé comment [elle] était en jupe la dernière fois ». Au rendez-vous suivant, il lui aurait caressé l’épaule et l’aurait invitée à s’asseoir à ses côtés « dans un espace contraint », pour « coll[er] sa cuisse à la sienne ». Enfin, il lui aurait conseillé la lecture d’un livre qu’il venait de terminer, Qu’elle aille au diable, Meryl Streep ! L’éditeur de la traduction française de cet ouvrage de Rachid El-Daïf, dont l’histoire se déroule au Liban, le présente ainsi : « Jamais sans doute un romancier arabe n’avait traité les questions du couple et de la sexualité d’une façon aussi directe et décomplexée, pleine d’humour ».

Les collègues qui soutiennent le directeur de thèse mettent en avant deux choses que je n’ai pas été à même de vérifier. Dans son bureau, le professeur est assis dans un fauteuil muni de bras, ce qui rend difficile le contact de cuisse à cuisse. Ils ajoutent que l’ouvrage Qu’elle aille au diable, Meryl Streep ! était au programme de l’agrégation d’Arabe. Ce concours n'était pas présenté par la plaignante mais la lecture du livre lui aurait été recommandée par le directeur de thèse « pour sa culture personnelle ». La thèse de la doctorante porte sur la traduction de discours politiques en Syrie, loin de la vie de couple, thème du roman publié par Actes Sud.

Le quotidien nous informe que « L’enseignant a fait appel de cette décision devant le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser), chargé des arbitrages disciplinaires en seconde instance, faisant valoir son droit à demander un réexamen sur le fond – ce qui peut prendre un ou deux ans – et à bénéficier d’un sursis à exécution – la suspension de la peine en attendant une nouvelle décision ». Je ne sais ce qu’il en est de cet appel.

En parallèle aux accusations de harcèlement, une polémique concerne le travail de la doctorante. En Lettres, une thèse est censée être préparée en trois ou quatre ans. Les soutiens du professeurs me disent que la doctorante n’a rédigé que quelques dizaines de pages durant ce laps de temps. Selon le conseil de discipline de Lyon 2, le directeur de thèse « réfute catégoriquement les accusations portées à son endroit en affirmant que sa doctorante a agi ainsi dans le seul but de lui nuire au motif qu’il avait décidé de resserrer le suivi de l’avancement de ses travaux de recherche au moyen d’un "pacte". Il ajoute que cette étudiante se sentait certainement acculée par ce "pacte" puisqu’elle n’avait pas avancé dans sa thèse depuis 2012, tout en ayant besoin parallèlement de se réinscrire chaque année en doctorat pour conserver son titre de séjour […] ».En d’autres termes, l’étudiante ayant fait preuve d’inefficacité, le directeur l’aurait incitée à accélérer le pas.

L’avocate de l’étudiante conteste cette interprétation : « Cette jeune fille de nationalité étrangère n’attendait pas un titre de séjour de sa thèse, elle en avait déjà un au motif d’autres études menées en parallèle. Elle est courageuse, érudite, intelligente, elle a envie d’avancer. Son seul frein, c’est justement ce directeur de thèse. Elle s’est retrouvée dans une situation d’emprise, face à un homme qui a eu une attitude déplacée. Or elle vient d’une culture très respectueuse, elle ne veut pas faire de vague. Elle a encaissé, en se demandant si elle devait en parler ». Elle aurait donc constitué, selon l’avocate, « une proie potentielle évidente ».

Yannick Chevalier, vice-président « à l’égalité » de l’université, à déclaré à Libération que « Pendant des années, la tolérance sur ces questions de harcèlement a été très élevée à l’université ». Tiens donc ! Dans cette institution qui jouit depuis longtemps d’un prestige mérité, ont donc eu lieu des actes pendables, intolérables mais tolérés et enfouis sous l’immense tapis de l’esprit de corps (j’ai personnellement enseigné pendant vingt ans dans une même institution universitaire ; je n’y ai connu ni harcèlement massif ni « tolérance élevée »). C’est la première fois, écrit Libération, que « depuis la création de l’université en 1973, la section disciplinaire statue sur le sujet ». Toujours selon Yannick Chevalier, « cette culture de la permissivité est en train de reculer car des femmes accèdent aux plus hauts niveaux hiérarchiques, donc on sort de l’entre-soi masculin. Et la société est beaucoup plus vigilante suite au mouvement MeToo ». Si l’on comprend bien, il aura fallu que les responsables de l’université se branchent sur Twitter et Facebook pour faire preuve de « vigilance ». Sauf que l’affaire qui les concerne a éclaté avant la mise en cause de Harvey Weinstein.

Selon Libération, la décision de l’établissement s’est accompagnée d’un signalement au procureur. Cela signifie-t-il que ni l’université ni la plaignante n’ont porté plainte, laissant à l’appréciation du parquet le soin de poursuivre ?

Pour être complet, Libération écrit que « la doctorante a dénoncé d’autres manquements de son encadrant, qui l’aurait incitée à falsifier une convention de stage et à mentir lors d’un comité de suivi de thèse ». Si ces faits sont avérés, ils sont d’une autre nature mais largement aussi graves que la possibilité de harcèlement.

Le professeur incriminé a été suspendu un an. Á quelques mois de la retraite, on lui a coupé son salaire et on lui a interdit l’accès des lieux d’enseignement et de recherche. Avant que l’affaire ait été jugée sur le fond, il s’agit, selon ses défenseurs, de mesures conservatoires particulièrement sévères. De deux choses l’une, ou bien ce professeur est coupable et il mérite d’être sanctionné. Ou bien la doctorante a affabulé, et la vie de ce professeur, tout comme celle de ses proches, ont été brisées. Á jamais. Pour complaire à l’air du temps.

Balance ton porc à l’université Lyon 2

mercredi 11 juillet 2018

On n'emporte pas la Patrie à la semelle de ses souliers. Hum ...



Dans un contexte très particulier – ses amis le pressaient de fuir la France car il était accusé de prévarication et de corruption – Danton prononça cette célèbre phrase et choisit de faire face à ses implacables ennemis politiques, Robespierre et Saint-Just au premier chef.

Je dirai que Danton se trompait lourdement : on emporte toujours sa patrie à la semelle de ses souliers, individuellement ou collectivement. J’avais été très frappé, dans les années 80, lorsque je vis arriver en Côte d’Ivoire quelques dizaines de jeunes hommes libanais à la dégaine sauvage, prêts à en découdre avec tout le monde. Le pays comptait plusieurs centaines de milliers de Libanais, dont certains étaient installés depuis le début du XXe siècle. Dire qu’ils étaient parfaitement intégrés était superflu : ils exerçaient, dans le calme le plus total et fort utilement pour le pays, des fonctions de commerçant, d’artisan, de médecin. Quelques centaines étaient riches (quelquefois immensément), quelques milliers étaient pauvres : je pense aux petits épiciers qui vendaient de tout dans des petites échoppes de petits villages.

Les nouveaux Libanais un peu fous venaient directement de la plaine de la Bekaa. Ils avaient participé à une guerre civile atroce qui avait fait plus de 200 000 morts. Ces soldats perdus étaient les autres Libanais d’un autre Liban qu’ils avaient apporté – en Côte d’Ivoire, au Togo, au Sénégal etc. – à la semelle de leur soulier. Le président de la République d’alors, Félix Houphouët-Boigny, pressa les notables libanais d’Abidjan de régler rapidement ce problème avant qu’il s’en occupe lui-même.

vendredi 6 juillet 2018

Le Blanc qui avait disparu



Né le 15 juin 1942 à Coburg et mort le  à Melbourne, Peter Norman est un athlète australien au palmarès impressionnant : cinq fois champion d'Australie et médaillé d'argent aux Jeux Olympiques de 1968 à Mexico. Il détient toujours le record d'Océanie du 200 mètres en 20 sec 06.

Il est passé à la postérité car, sur le podium du 200 m à Mexico, le 15 octobre 1968, Norman se solidarisa avec Tommie Smith et John Carlos en portant un insigne contre la ségrégation raciale (Olympic Project for Human Rights). C'est par ailleurs lui qui leur avait suggéré de porter une paire de gants noirs en levant le poing devant le monde entier. C'est aussi lui qui leur conseilla, alors que Carlos avait oublié ses gants, de partager la même paire (ce qui explique que Smith a le poing droit ganté, Carlos le gauche). Les deux athlètes étasuniens furent exclus des Jeux à vie pour ce geste.

samedi 30 juin 2018

Le prof qui veut exister dans les jurys



Notez que j’ai écrit « le prof » et non « le.a professeur.e » car le vrai travers que je voudrais dénoncer ici concernent davantage les profs de sexe masculin que ceux de sexe féminin.

Au cours de ma carrière, j’ai participé à toutes sortes de jurys oraux, du certificat d’études pour jeunes prisonniers aux soutenances de doctorat. J’y ai bien souvent côtoyé, et donc subi, des collègues qui faussaient le bon déroulement des épreuves en tirant l’épreuve vers leur propre personne. Cela désarçonnait les candidats et obligeait les autres membres des jurys à des rétablissements complexes, ce dans la plus grande – quoique feinte – courtoisie.

J’ai souvent assisté à ces déviations dans des jurys de thèse. L’empêcheur de tourner en rond voulait à tout prix ramener sa science – même si l’intervention intempestive n’avait aucun rapport avec le travail du candidat – et, plus généralement, il prenait un malin plaisir à asphyxier les autres membres du jury en remplissant tout l’espace.

jeudi 28 juin 2018

Une interview de ... Bernard Gensane


Marcel Rudolf est un étudiant allemand. Il prépare avec des condisciples une exposition sur “ Mai 68 dans les pays romans ”. Par parenthèse, la manière dont on nomme l'Autre est toujours intéressante. Connaissez-vous un seul Français qui dirait spontanément : “ J'habite dans un pays roman ”? De même, lorsqu'on qualifie l'Angleterre ou les États-Unis de "pays anglo-saxons ”, cela frôle l'idiotie : l'Angleterre ne l'est que très partiellement et les États-Unis ne le sont quasiment plus. Et je ne parlerai pas des “ Indiens ” découverts (sic) par Christophe Colomb.

Marcel m'a repéré et a souhaité engager un dialogue avec moi, le vieux prof qui, s'il n'a pas connu le maréchal Joffre, a eu 20 ans le jour des barricades de mai 1968. Comme, par ailleurs, j'ai beaucoup écrit sur la pop music de cette époque, j'étais pour lui “ der richtige Mann am richtigen Platz ”.

Les années soixante ont changé le monde. Pleine d’énergie, pleine de vitalité, la nouvelle génération a voulu provoquer des changements politiques – soit les droits des minorités soit la paix – en « battant le pavé ». En France, la décennie se termine par des révoltes étudiantes à Paris et par des grèves ouvrières en mai 1968.

En écoutant de la musique, les jeunes adultes ont organisé leurs loisirs. Dans les chambres des adolescents, l'électrophone tenait une place essentielle pour écouter leurs disques préférés. Des groupes internationaux ont ému toute la génération.

Dans un interview avec Bernard Gensane, un témoin de l’époque, je souhaite aborder les rapports de la musique francophone avec les mouvements de cette époque (des années soixante).

Tout d’abord, pouvez-vous nous résumer brièvement votre vie ?